Notes from the 20th

de Freda Guttman
auteur : Sandra Buckley
distribution : SÉQUENCE
© 2003

Notes from the 20th de Freda Guttman est une oeuvre organique dont la croissance se déroule de 1994 à aujourd'hui. Il s'agit d'un travail en évolution constante, un continuum d'installations au sein d'un même champ d'engagement. Ce projet est «situé» dans l'histoire tumultueuse du 20e siècle, mais il prend vie au coeur des tensions actuelles.

Regroupées dans l'une des deux salles de la galerie, quatre répliques de phonographes anciens sont posées chacune au sommet d'une colonne. Placé sur chacun de ces phonographes, un disque-image présente une scène de l'Allemagne hitlérienne. Clin d'oeil temporel et visuel explicite : les platines tournent dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, contre le temps. L'espace de Notes from the 20th n'est pas régi par la hiérarchie chronologique passé>présent>futur. Ces «disques» ne sont pas en accord avec la forme narrative dominante, celle du progrès. Ils ne nous placent pas à cette rassurante distance historique, qui est aussi la distance essentielle à l'acte de représentation - et également produite par lui.

Les images imprimées sur les disques-images sont anamorphiques. Générées à l'aide d'un procédé mathématique précis de distorsion, elles n'offrent pas de ressemblance immédiatement accessible. L'acte de regarder est mobilisé et le spectateur devient un «participant» qui se déplace, cherchant la position à partir de laquelle son faisceau oculaire, dirigé vers le cylindre en miroir érigé au centre du disque-image, lui enverra enfin une image réfléchie sans distorsion. Ce mouvement donne conscience au spectateur de la manière dont il habite la distance essentielle à l'acte de représentation. Les visages deviennent le champ visuel par un processus de «paysagification». Le spectateur renonce à la recherche de l'image en tant que représentation, pour plonger en chute libre dans la densité de ce paysage «facialisé». En dehors, au-delà de la distance rassurante qui permet le langage mimique, les différences ne sont plus simplement résolues par le truchement de ressemblances.

Au centre de la deuxième salle se trouve un disque présentant une anamorphose, cerclé d'un miroir cylindrique de plus grande taille et posé sur une base circulaire. L'un après l'autre, les visiteurs renoncent à la notion d'une position «appropriée» pour l'exploration du paysage représenté sur le disque; ils se mettent à tourner autour et à contempler ses profondeurs, au bord du déséquilibre.

Une boîte métallique rectangulaire est fixée sur un mur dans son sens vertical. Elle se trouve à une hauteur soit trop élevée, soit insuffisante pour que l'on puisse voir clairement à travers les ouvertures triangulaires pratiquées sur ses côtés sans monter sur les échelles adjacentes ou sans sauter. Cette boîte lumineuse présente des anamorphoses triangulaires. La cible visuelle est circonscrite par l'emplacement des ouvertures et par la force d'attraction concentrée en elles. Ce que l'on voit, ce n'est pas simplement ce qu'il y a «dans» l'image, mais le produit de l'effort de déplacement du spectateur.

L'espace de la première salle d'exposition est envahi par l'image tremblotante d'une vidéo reproduisant un film maison en 8mm qui montre un samedi après-midi en famille vers la fin des années 40. Tout près, sur le mur, un portrait de l'artiste, jeune femme. Elle appuie sur sa main son visage éclairé par le projecteur en action juste à côté d'elle. Il s'agit d'une reproduction, modifiée numériquement, d'un cliché de similigravure réalisé par Freda Guttman en 1974, cliché qui saisissait un moment de prescience. Sur le même mur, un agrandissement encadré d'une notice couleur sépia provenant d'une cartouche de film. La société Kodak prévient les cinéastes amateurs que «les dates et les lieux ne pourront être oubliés si le film est daté correctement et des titres explicatifs ajoutent grandement à l'intérêt de l'histoire filmée. Conservez intact l'original et projetez une copie du film. En général, les copies sont pratiquement impossibles à distinguer des originaux». Pratiquement, mais pas tout à fait. En dessous du texte de Kodak, on voit flotter l'image du père de famille du film maison. L'outillage dont dépend l'image est maintenant entre les mains de sa fille, aujourd'hui une artiste adulte.

Grâce à son extraordinaire capacité de travailler les technologies visuelles, Freda Guttman a créé, à partir d'originaux, des variations qui vont plus loin que ces derniers. Elle ne joue pas superficiellement avec son aisance face aux technologies, mais enracine cette aisance dans le monde affectif. Pour elle, l'indifférence nourrie par la distance issue de la représentation constitue le commencement de l'oubli et l'ordonnancement hiérarchisé des dates et des lieux ainsi que les étiquettes explicatives ne font qu'accroître cette distance, ajoutant l'une après l'autre des couches de sédimentation.

Dans un autre coin de la galerie se dresse un cabinet en bois, appuyé contre le mur situé derrière les phonographes. Dans le contexte d'une imagerie de l'Allemagne hitlérienne, les objets de porcelaine blanchâtre qui reposent pêle-mêle sur les étagères du cabinet sont rapidement perçus comme une macabre collection de restes humains. Alors que l'on s'approche et que l'on commence à distinguer chaque morceau, entier ou brisé, ces objets deviennent non plus des bras humains, mais des bras de phonographes. En en même temps que le choc se mue en surprise, on se fait rappeler que la représentation nourrit l'indifférence. En effet, les bras étaient moins dérangeants lorsqu'ils étaient des ossements; ils étaient quasiment familiers et prévisibles. Le choc lui-même constitue le commencement de la possibilité de l'indifférence. Le choc se produit dans un effondrement cataclysmique de la distance, mais il est souvent suivi d'un retrait qui rétablit une distance sûre dès lors qu'il est réduit à quelque chose de prévisible plutôt que d'être une rupture de l'ordinaire. C'est la surprise produite par les bras de phonographe qui est extraordinaire et qui met en évidence la prévisibilité du choc - une réaction qui ouvrait, dès le premier coup d'oeil, la voie au calembour visuel.

La mission de Notes from the 20th est de nous entraîner dans un espace de paysages «facialisée» où nous ne sommes plus pris le dos tourné vers le futur, contemplant le passé tel l'Ange de l'Histoire qui hante les écrits de Walter Benjamin -dont l'influence est omniprésente dans l'oeuvre de Freda Guttman. Notes from the 20th nous invite dans un espace de chute libre visuelle, où nous sommes à même de poursuivre les mises en question qui représentaient l'engagement de Walter Benjamin envers la possibilité d'une paix éthique, un but qui est au coeur de la vie et de l'art de Freda Guttman.

 

Sandra Buckley
Extrait de Para Para 008, Freda Guttman, Notes from the 20th, Dunlop Art Gallery, Régina, janvier>mars 2002
traduction Françoise Miquet