Lanthropologue Claude Lévi-Strauss
comparait les sociétés à des machines. Les
sociétés primitives, qui regroupaient des petits
nombres dindividus et se maintenaient à travers les
âges sans trop de changement, étaient comparées
à des machines froides : telle la montre suisse qui requiert
une petite impulsion initiale et reste «en marche»
assez longtemps, ses mouvements réguliers ayant minimisé
toute friction. Par opposition, nos sociétés lui
apparaissaient comme des machines chaudes, qui consomment beaucoup,
accélèrent sans cesse, rejettent énormément
de rebuts, saccroissent démesurément. Nous
avons en effet le sentiment de l«emballement»
de notre société-machine, nous avons la nostalgie
dune machine qui nous garantirait la perpétuation
du mouvement, sans frottement et sans heurt, sans usure.
Dailleurs, aujourdhui, dans
nos sociétés techno-orientées, lorsque nous
considérons une machine toute faite de roues, dengrenages,
de chaînes, darmatures en fer nous parlons
de «mécanique primitive». À coté
du circuit intégré, la roue dentée appartiendrait
dès lors à un passé jurassique : les dents
de la machine rappelant cette immense machine prédatrice
quétait le tyrannosaurus et autre broyeur royal.
Rappelons ce quétait lidéal de cette
mécanique primitive : le perpetuum mobile. Soit la machine
qui, ayant reçu une impulsion initiale, ne sarrêterait
jamais. Nos machines, qui ont considérablement évolué,
surtout depuis la machine de Turing qui peut simuler toutes les
autres machines, nont pourtant pas réalisé
ce rêve dun mécanisme qui génère
et maintient indéfiniment son propre mouvement. En fait,
oui. Dune certaine façon nous avons réalisé
ce rêve: cest la machine-spectacle. Je mexplique.
Cela ne date pas dhier, la machine est au service de la
représentation depuis les ex-machina du théâtre
Grec, jusquau moteur qui entraîne le film dans la
caméra. Aujourdhui cest la machine électronique
qui est au service du spectacle (communication des informations,
diffusion des images, captation des publics) et le spectacle est
devenu comme une machine qui tourne sur elle-même, sans
usure (enthousiasme toujours renouvelé), sans frottement
(en reproduisant des pseudo-débats sur des micro-différences).
Cest pourquoi nous ne manquons pas
dêtre intrigués par les sculptures-machines
de Martin Boisseau, lorsque celles-ci font bouger des téléviseurs
sur des rails : comme si elles pouvaient ramener le spectacle
à un simple mécanisme, les images se succédant
les unes aux autres comme les maillons dune chaîne,
comme les wagons sur des rails. Ce serait alors le spectacle télévisuel
qui nous serait présenté comme une circularité
toute mécanique, un monde dimages qui tourne sur
lui-même! Mais les écrans ne sont pas des téléviseurs
et ce quon voit sur ces moniteurs nous fait poser davantage
de questions.
Nous connaissons la volonté de recyclage
historique exprimée dans de nombreuses uvres de notre
époque. Quand la mitraillette, lhélicoptère
et la machine à écrire deviennent des sculptures.
Quand lère industrielle devient notre origine romantique.
Cependant, il sagit ici dautre chose. Martin Boisseau
insiste sur le contraste entre laspect rudimentaire et répétitif
des mouvements mécaniques et lexcitation renouvelée
que nous attendons des images sur les moniteurs télé.
Certes, il nous rappelle que limage électronique
appartient encore au passé de la machine, il nous
rappelle aussi que la machine sest depuis toujours constituée
comme spectacle. Lorsquune pièce comme «Huitième
temps» se met à jouer au sémaphore avec deux
moniteurs, on ne sait quoi regarder: regarder ce qui se passe
sur les écrans ou regarder les moteurs, les roues, les
engrenages qui les font descendre et monter, pivoter et glisser.
Car ce nest pas tout, les machines ne se contentent pas
de faire aller de-ci de-là nos précieux moniteurs,
elles martèlent des plaques de métal, elles poinçonnent
des feuilles de papier : elle inventeraient le braille si elles
se savaient aveugles.
Michaël La Chance