Tout embrasser

de Raymonde April

Prises au quotidien sur une période de vingt-cinq ans –la plus ancienne image remontant à 1973 alors que l’artiste venait de terminer sa première année d’université, les photographies de Tout embrasser représentent un véritable morceau de temps fait de visages amis, de paysages aimés et de ces scènes précieuses de la vie ordinaire que Raymonde April est experte à capter. Parcourant, sélectionnant et classant l’ensemble des images qu’elle a réalisées jusqu’en 1998, l’artiste en a extrait 517, inédites pour en faire une film tout aussi apparemment simple que ses photographies : une main retire une à une les photographies d’une pile, un peu comme on le fait en famille, suspend chaque image quelques secondes, puis recommence. Une pile, une autre, encore une autre, dix-neuf au total dévoilant dans un ordre non chronologique des séquences de 25 à 45 images dont la présentation en quatre projections simultanées mais désynchronisées brise à son tour l’illusion rassurante qu’une vie, comme un film, est un fil à suivre comprenant un début, un milieu et une fin. Pourtant, l’histoire, s’y construit. On entre doucement dans un paysage, une arrière-cour de maison, puis une cuisine comme par de lents zoom in, on y reconnaît peu à peu des personnages, le son nous fait imaginer que l’action révolue a lieu là, devant nos yeux, et il se mêle à nos pensées, voire à notre passé pour combler l’espace et le temps qui séparent une image de la suivante, pour lier ces instants détachés se donnant à voir comme de précaires balises, comme des tentatives répétées de délimiter, millimètres par millimètres, ce vaste horizon «qui ne cesse de se déplacer sans jamais se clore», celui d’une femme et d’une artiste qui revisite sa vie adulte –son histoire et son œuvre– la laissant littéralement se dérouler devant nos yeux dans sa logique propre, ésotérique, mais tout aussi implacable que la plus stricte chronologie.

«À des fins de repérage, chaque pile est nommée d’après le sujet, le lieu géographique ou la première photo de la pile», explique Raymonde April, avant de les énumérer : «framboises, couple, hiver, trépied, mains, Québec, portrait, 2 têtes, Chimère, Rivière-du-Loup, 3 amis, Paris, nœud papillon, shorts, rue, Maman, voyage, chalet, colonnes». Au contraire, ces détails qui désignent les paquets d’images, de ces petits mots qu’on sent tout chargés d’intimité, le titre de son monumental projet, Tout embrasser, évoque d’emblée une prise globale, un point de vue surplombant. Il témoigne en fait d’un idéal profondément humain –et peut-être plus cher encore au photographe, celui d’arriver à saisir d’un seul regard l’ensemble des phénomènes de la vie, du sommet inaccessible aux impressions les plus éphémères. L’ambitieux intitulé –qui n’est pas sans rappeler la tout aussi utopique Encyclopédie des limites observables du professeur Bartleboom– trahit par ailleurs, à travers les limites mêmes de la photographie qui lui donne forme, à travers le regard fragmentaire et ponctuel qu’elle opère, le deuil qu’il nous faut à chaque instant faire de cet idéal.

Ainsi, comme pour pallier l’impossibilité de reproduire ce regard omniscient, cette ultime image, le geste photographique est plutôt répété à l’excès : 517 fois ici, cinq cent dix-sept clichés qui ne représentent en fait qu’un indice des milliers de photographies captées par l’artiste pendant trois décennies; qu’une infime partie de tous ces moments attrapés du regard mais jamais immortalisés sur la pellicule; que la mesure d’une vie attentivement vécue. Beaucoup d’images certes, mais encore juste assez pour montrer l’importance de tous ces morceaux épars, déliés, de tous ces êtres et ces lieux qui «oscillent entre la présence et la disparition, la persistance et la fragilité», puis refaire de leur cohabitation elliptique une existence. Juste assez pour nous rappeler que la vie n’est pas d’abord faite d’années, mais d’instants, que les gens intéressants nous sont co-présents et, par-dessus tout, nous enjoindre de saisir cette manne de trésors sous peine de la voir à jamais s’évanouir. Car c’est paradoxalement en cherchant, en fouillant et en s’attachant avec acharnement à ce que la vie a de plus fugace, en y posant et reposant obstinément le regard, que Raymonde April échappe à cette «vie fugitive» qu’annonce Nietzsche sur un ton à faire frémir, vie plus punitive encore, semble-t-il que l’enfer et toutes les menaces réunies. De surcroît, non contente de vivre sa vie et de revivre quotidiennement sa pratique de la photographie, April vit «de telle sorte qu’elle souhaite de revivre» au sens le plus strict du terme puisqu’elle fréquente constamment sa propre vie à travers ses photographies. Pour qui préfère par moments omettre le présent, ne pas chercher à ressasser son passé trop souvent, voire même en oublier certains pans, cela relèvera déjà d’un insoutenable engagement.

Mais l’aventure autobiographique de Raymonde April n’est pas égocentrique pour autant. Effleurant ce qu’il y a de plus particulier –ce qui ne veut pas dire extraordinaire dans son propre parcours, caressant littéralement sa vie du regard, elle en a fait une donnée universelle. Des gens qu’on aime et dont on se sent aimé ou abandonné, des lieux où on se sent bien, des objets si familiers qu’il faut les déranger pour voir à nouveau, la gueule irrésistible d’un chien, un bruit sec de pas sur le trottoir, le soleil rassurant d’un après-midi d’hiver pris dans les rideaux, le mouvement d’un corps qui reste buriné dans la mémoire pour la vie, rien de ce qui nous constitue vraiment n’est si visible aux yeux des autres. Rien à tout le moins qui se puisse voir facilement sur une photo. Pourtant, dans une image à tel point singulière qu’elle atteint notre essentielle vulnérabilité, tout cela se sent, se sait, s’échange. De toute éternité. Et c’est sûrement de loin la force de Raymonde April que de savoir, avec toute la tendresse du monde, embrasser chacune de ces fragilités.

Pour un peu d’éternité
Anne-Marie Ninacs

L’emploi du Temps
Musée national des beaux-arts du Québec