
©Jocelyn Robert |
Jocelyn
Robert
Catarina:
La mémoire en pointillés
Du 31 octobre au 15 décembre 2002
La mémoire est friable,
comme un mur qui seffrite par endroits et reste, à
dautres, impénétrable comme un silence soulignant
un blanc du texte, un accroc du tissu. Elle est poreuse, faite de
profondeurs étagées, de perspectives croisées,
de plans plus ou moins rapprochés, plus ou moins larges qui
forment une superposition obscure de plaques sensibles disposées
en enfilades, se chevauchant et interférant les unes avec
les autres. Elle est toujours, par définition, en haillons.
Sur de limagination, dont on ne peut quà
grande peine la distinguer, la mémoire fabule toujours. Elle
compose des fables, des apologues, des récits où le
sujet cherche toujours un peu à se donner le beau rôle,
même si cest celui dun simple témoin. Catarina,
de Jocelyn Robert offre de cette grande oublieuse une image saisissante.
Avec une sidérante économie de moyens un plan-séquence
et une voix intermittente luvre met en scène
la déroute du dire et lénigme jamais résolue
de limage. Car qui peut dire vraiment ce que montre (et ne
montre pas) une image? Qui peut se porter garant du millier de
mots quelle est censée valoir, ou plutôt faire
surgir?
Un train, jamais cadré dans sa totalité, mais réduit,
au contraire, à lespace entre deux wagons traverse
lécran, de plus en plus vite, puis de plus en plus
lentement, avant de redémarrer et daccélérer
à nouveau, en une boucle sans fin. Derrière le train,
il y a un mur troué dune porte vitrée qui restera
fermée tout du long. Et après une longue plage de
silence, elle aussi en boucle, au début et à la fin
de luvre, comme le fameux serpent mythique Ouroboros,
symbole de linfini, qui se mord la queue, une voix presque
sans sexe, tant lindécision demeure assez longtemps
(on finira par comprendre, à un simple adjectif accordé,
que cest une femme) parle, avec un effort audible.
Ce quelle dit semble arraché à grande peine à
léternité de loubli. Et elle parle comme
on se parle à soi-même, avec des passés sous
silence, des implicites, des sous-entendus. Tout ce qui compose
un contexte intime formé lui aussi de non-dit et de ces grands
trous que fait toujours apparaître la coupe, toujours arbitraire,
faite dans le flux incessant qui nous emplit la tête et qui
constitue peut-être, dans sa fugacité insaisissable,
notre réalité la plus sensible. Sa sur, une
gare avec des trains qui passent régulièrement, un
papillon, etc... On ne sait jamais ce quelle cherche à
dire. Car il nous manque les questions auxquelles elle tente de
répondre.
Ainsi sa parole devient encore plus précaire et apparaît
comme injustifiée, déployée pour rien ou encore
déclenchée par une nécessité qui lui
reste personnelle. Peut-être est-elle la Catarina du titre,
peut-être ce nom est-il celui de sa sur, dun papillon
exotique ou même du train (le système de transport
qui dessert la baie de San Francisco sappelle bien «Bar»!), allez savoir.
Cette indécision maintenue fait penser à certains
films de Marguerite Duras, ou encore de Robbe-Grillet : avec de
tous autres moyens, bien entendu, Jocelyn Robert met lui aussi en
scène, sur un théâtre dont son spectateur est
lui-même la scène, le jeu dombres et de silences
qui de toutes images animées fait un récit à jamais
impossible. Dès que le contrepoint entre voix et image sinstalle,
dès que ce nest plus simplement, comme dans le cinéma
hollywoodien, une voix qui parle dans limage et nous rassure
ainsi sur son réel de pacotille, dès que les balises
du vrai se perdent dans les brumes dune parole risquée,
limage, aussi simple et réaliste soit-elle, redevient
énigmatique; la voix, surtout si elle nen est pas le
commentaire, la déstabilise, la rend à son indécision.
Cest que par cet effet de décalage (et de collage)
qui est lessence même du montage, limage et la
voix semblent occupées à se poursuivre lune
lautre dans le temps même où, paradoxalement,
elles se montrent, chacune, les plus refermées sur soi, les
plus irréductibles. La femme semble, par moments, parler
du train de limage, lui inventant une improbable origine,
le capturant pour illustrer son passé dont les images, pourtant,
par définition, ne seront jamais visibles, même pas
pour elle. Parfois, encore, au contraire, la voix semble naître
de limage, suivre son rythme, y régler le sien.
Limage du train qui passe peut aussi et dautant
plus que le plan à certains moments se resserre, finissant
par ne cadrer quune partie du mur derrière le train inévitablement servir de métaphore. Elle le
fait déjà en ponctuant le rythme de la parole et,
de toute façon cest une des leçons dEisenstein,
reprise par la Nouvelle vague et en particulier Godard toute
mise en rapport spatial suscite un rapport de causalité,
une «justification» qui prend la forme dune inclusion
(ce train à lécran fait partie des souvenirs
de la dame) ou dune ressemblance (le mouvement du train est
semblable au «train» de ses souvenirs). Cette indécision
rhétorique (la rhétorique nest pas affaire dornement
mais dengendrement: elle est le ressort même de limaginaire)
ouvre lespace de la lecture de cette uvre parce quelle
propose une perspective introuvable.
Le spectateur est ainsi pris dans une sorte de vortex interactif,
un stroboscope audiovisuel : son activité imaginative est
suscitée, provoquée par les déséquilibres,
les non-coïncidences, les blancs dont est fait visiblement
le spectacle quil a sous les yeux. Et de ces récits
superposés, qui ne parviennent jamais à prendre forme,
cest-à-dire, à se figer, il devient le dépositaire
et le relais, y superposant, comme en pointillé, les siens
propres.
Comme si le chant dOrphée séduisait les juges
infernaux en les forçant eux-mêmes à chanter.
Ne sagit-il pas, encore et toujours, darracher Eurydice
à la mort?
Cest-à-dire de se souvenir.
Ou de faire surgir au fond de lil du spectateur une
sorte de lueur qui soit aussi un éclat de voix.
Jean-Pierre
Vidal
|