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Roberto
Pellegrinuzzi
Un monde morcelé
Plusieurs auteurs situent le travail photographique de Roberto Pellegrinuzzi
comme une recherche abordant la photographie et le photographique
de manière historique. Dans ses uvres, il est question
tant de technique que d'un discours réflexif de sorte que
la photographie, chez Roberto Pellegrinuzzi, devient non seulement
le médium, mais également le sujet et lobjet
de son corpus artistique.
Je ne marrêterai donc pas à cet aspect, mais plutôt
sur la question du regard, thème qui mapparaît
pertinent daborder ici. En effet, le premier réflexe
de lopérateur photographe est de cadrer, de délimiter
un espace, par et pour le regard. Déjà dans lacte
de cadrer, de saisir un fragment du monde, il y a cette tentative
de montrer ce qui aurait pu être derrière, ce qui a
été et ce geste contient un potentiel dramatique qui
acquiert toute sa puissance dans lusage de la photographie
noir et blanc.
Lorsque nous regardons lalbum de la famille X ou un documentaire
photo, ce nest pas tant celui qui a pris la photo qui nous
intéresse de prime abord, cest ce qui se passe dans
limage, plus précisément, le récit que
lon se fabrique. Ensuite, lil averti sarrêtera
sur la lumière, les contrastes, le cadrage
Ces éléments
esthétiques et sémiotiques qui font dune photographie
une image. Dans l'uvre de Roberto Pellegrinuzzi, il est évidemment
question de construction et, de celui qui construit. Aussi, les
uvres nous réfèrent au processus, devenant indicielles,
elles nous renvoient à lopérateur, plus encore,
à un croisement de regards, le sien puis celui du spectateur.
Pénétrer l'image, entrer
dans son cadre
Absence, une installation photographique de 1985 composée
dune toile où le mot «Absence» est peint,
d'un miroir reflétant le mot de la toile, des objets posés
sur une table, dune caméra sur son trépied et
d'une plante, se présente comme une mise en scène
bien sage. Le piège réside dans le fait que toutes
les composantes de la scène sont fabriquées photographiquement,
fragment par fragment, sauf la toile, afin de reconstituer méthodiquement
les objets dans leur échelle réelle. En déjouant
la planéité des surfaces, les images marouflées
sur des structures rigides, font plus que se déployer dans
lespace, elles le construisent. Ainsi, cette mise en scène
devient un lieu dans un lieu, un microcosme protégé
et délimité par le territoire du lieu daccueil,
encadré par celui-ci et qui plus est, faisant entrer le spectateur
à lintérieur du cadre. «L'image doit sortir
du cadre», conseil que Vélasquez(1) mettait
en pratique pour Les Ménines en utilisant un jeu de
regards pour prolonger l'action en dehors du tableau. Par une mise
en abîme, Roberto Pellegrinuzzi dépasse ce précepte,
sortant la photo du plan unique afin de la substituer aux objets
non pas pour que l'action se passe à l'extérieur, mais
bien à l'intérieur de l'installation. Plus que le
titre qui agit comme indice, il sagit bien dabsence
car ce qui est représenté nexiste que dans cette
construction de fac-similés et cela, même si les objets/modèles
existent en dehors de cet espace, même si la scène
devient pourtant réelle pour ce temps du regard fugace, du
moment qu'on la regarde. C'est alors que le sens séloigne,
justement dans cet abîme situé entre réalité
et fiction, là où se situe labsence doù
le jeu savant dambiguïtés à lequel nous
convie Roberto Pellegrinuzzi.
À linstar du tableau Les Ménines où
«(
) lenvers de la toile représentée,
restitue sous les espaces dune surface linvisibilité
en profondeur de ce que lartiste contemple : cet espace où
nous sommes, que nous sommes».(2) Ici donc, Pellegrinuzzi
reconstitue une scène dans laquelle le spectateur pénètre
et devient acteur. Les objets, telle la caméra trônant
sur son trépied face à la toile, suggèrent lacte,
le cadrage mais aussi cet opérateur absent de la scène
et que nous, visiteur, pouvons devenir. Ce jeu de croisement et
de déplacement de regards se retrouve également dans
Écho (1986), Le Naufrage et Le Passage (1988) ainsi que dans le diptyque Cible/Viseur (1996).
Inévitablement, luvre d'art implique un face
à face entre lobjet du regard et le regardeur. Chez
Pellegrinuzzi, cette opération se complexifie, car non seulement
des éléments de la composition même se font
face : lappareil photo devant la toile, la fenêtre de
la fausse cabane en bois donnant sur le paysage dans Écho,
mais en plus la présence du spectateur vient interférer
ces positions de vis-à-vis.
Tout comme dans Les Ménines où l'orientation
des regards, tel l'admoniteur dans les peintures de la renaissance,
sert un système savant de renvoi dun point à
un autre, une diversion venant flouer le regard, les objets dans
leur emplacement font que le sujet des installations ne se laisse
pas deviner facilement. Est-ce le photographe absent de la scène
et qui pourtant laisse ses marques, des traces de cadrage, nous
invitant à notre tour à se retrouver à sa place,
devant le sujet photographié, dedans lespace de linstant
et, pour un futur possible, sujet aussi de la scène? Jeu
de regards, glissement du sujet regardant au sujet regardé.
Mais, contrairement aux Ménines ou à luvre
de Michael Snow datant de 1969, Autorisation, uvres
dans lesquelles les artistes se sont autoreprésentés,
il y a, dans le travail de Pellegrinuzzi, cette absence de lauteur.
Cependant, ces constructions méthodiques pour manipuler le
réel, crient fortement la présence de l'artiste, et
nous amènent à cette question : pour qui agissent-elles? Walter Keplac, en parlant d'Autorization remarquait que
«(
) le temps des événements représentés
dans la photographie et le temps présent du spectateur qui
la contemple sont tous deux partie intégrante de l'uvre».
(3) Nous en revenons, encore une fois, au temps du regard,
ce moment où le regard se pose sur luvre et ce
moment seul devient réellement le maintenant tout en nous
retenant dans linterstice entre lavant, laprès
et l'actuel. Nous pourrions même avancer que cela est vrai
pour toute uvre dart et pourtant, certaines compositions
comme celles mentionnées dans le texte sont plus criantes
de cette résonance.
Louise Déry, relève quavec ses premières
installations, lartiste «se montre convaincant à
articuler les liens entre lespace tridimensionnel et le potentiel
perspectif de la photographie, nhésitant pas à
tronquer lun et lautre pour mieux les imbriquer».(4)Plus
encore, il nous invite à vivre lexpérience.
De visiteur passif, nous devenons acteurs et devons, pour mieux
saisir toutes les subtiles nuances des uvres, requestionner
notre façon daborder et dabsorber les images.
Par ces subterfuges, il nous oblige à prolonger notre temps
consacré à la perception de luvre dart.
Ainsi dans Le Passage (1988), la scène de la promenade
en canot, échoue, comme des épaves fragiles, en trois
morceaux, sur la chaise et sur les deux tables, obligeant le déplacement,
faisant que limage se rassemble ou se sectionne selon notre
position dans lespace.
Un regard de proximité
Tout en poursuivant sa recherche autour du médium et de lacte
photographique, Roberto Pellegrinuzzi délaisse, au début
des années 90, les constructions métaphoriques tridimensionnelles
du réel pour sattarder à la captation de motifs
issus de la nature. La série Chasseur dimages
quil entame alors, même si les photos sont, à
première vue, plus près dune tradition classique
de présentation, nen demeure pas moins des constructions
savantes, des fac-similés dherbiers se déployant
à léchelle réelle.
Avec Cible/Viseur, il pousse plus avant le rapport
à lacte de voir en nous rapprochant même de lorgane
lil le viseur lobjectif bref, le
mécanisme interne soit lobturateur pendant la mise
au foyer.
Deux panneaux situés à deux mètres de distance
lun de lautre contiennent chacun un paysage photographié
en trois temps donnant trois images réparties sur trois feuilles
fixées en vis-à-vis dans les cadres. Dans un premier
temps, limage paraît brouillée et à nouveau,
la participation du visiteur est sollicitée. En se déplaçant,
il procède à la mise au point lui permettant dajuster
sa vision jusquà lobtention de la netteté
de limage et cela en temps réel, cest-à-dire
que le résultat se donne à voir dans limmédiat,
un peu comme un polaroïd, mais avec lil comme seule
mécanique.
Ce travail de mise au point sur le détail se retrouve également
dans les séries 40 instants de 1998 et Les Écorchés,
qui datent de 1999. Cet effet dépiderme, de mue fragile
décelée dans sa série sur les foliacés
se poursuit avec un motif bien vivant et plus difficilement contrôlable,
le corps humain. Pour 40 instants qui se présente
en divers formats et modes de présentation, lartiste
déplaçait son appareil, y allant centimètre
par centimètre afin de suivre les axes verticaux et horizontaux
des paumes de la main. Il en résulte une multitude de séquences,
reproduisant lintérieur de la main à grande
échelle sans que se produise une perte de définition.
La disposition des uvres dans lespace, soit en vis-à-vis,
agit comme un effet miroir, comme si ces paumes, main droite, main
gauche, pouvaient se réunir, se refermer lune sur lautre.
Le spectateur, entre les deux, se trouve noyé, submergé
par ces lignes et textures. 40 instants révèle
lintimité de la main et nous devenons «voyeurs», scrutant une parcelle davenir telle une diseuse de
bonne aventure de passage. Ces séries portent le regard sur
le détail, montrent que chaque chose, feuille ou main, sont
plus que des masses quelconques car elles sont constituées
de texture, dépaisseur, de nervures, de stries, dempreintes,
de blessures aussi. Plutôt que de sattarder sur une
possible ressemblance, lartiste cherche le vraisemblable quoffre
le rendu photographique. Il se détache des contours formels
pour mieux se pencher sur ce qui les constitue.
Les Écorchés prolongent le travail entamé
précédemment. Ainsi, ces visages sont révélés
tels des paysages, en creux, en boursouflures, en plis et replis
des paupières, en pente vertigineuse de larête
du nez. Ce nest donc pas sur le portrait que le regard sattarde,
mais bien sur ce qui constitue le visage. Les yeux sont le miroir
de lâme, dit-on. Alors que nous avions lidée
de parties intimes de feuilles et de mains, Les Écorchés
aux yeux clos semblent se fermer à notre regard scrutateur.
Écorchés peut-être de ne pouvoir ouvrir leur
âme à la lumière ou encore veulent-ils la préserver
comme ces autochtones qui pensaient que la caméra était
une sorte de piège à emprisonner lâme.
Ils ne sont pas des portraits et pourtant, devant ces immenses visages,
nous entrevoyons, en filigrane dans la lecture, des bribes dhistoire
du portrait photographié. Pensons seulement à lépoque
du daguerréotype qui demandait un temps d'exposition extrêmement
long et par le fait même, une pose impossible à tenir
pour le modèle. Cest à cela aussi que font référence
Les Écorchés car malgré lavancée
des procédés techniques, le temps nous rattrape. Il
est toujours question de temps ainsi, ces modèles aux yeux
fermés sont constitués de plus de soixante prises
de vue nécessitant une heure dimmobilité pendant
laquelle le visage de chaque sujet était balayé par
le cliquètement de lappareil et par laveuglante
lumière du flash. Face à ces regards fermés,
la psyché disparaît et nous nous attardons à
cette fixité tranquille, à linsondable apparence
de la vie...
Lassemblage des photographies par pièces détachées,
quelles soient marouflées, épinglées
dans des cadres ou sur des cimaises, pourrait donner une lecture
saccadée et discontinue, mais au contraire. Lesthétisme
et la rigueur de la monstration en même temps que labsence
de superflu laissent toute la place aux uvres; et dans cette
quête de toujours aller à lessence même
des choses, lartiste sefforce de nous attirer un peu
plus en avant, dans lespace même de limage et
ce, simplement par le regard. Cest la photographie avec son
pouvoir, tant de séduction, dexpression et de représentation
qui est mise en scène. Cest elle qui subjugue le regard
qui lemprisonne et toutes ces constructions photographiques
nous renvoient inévitablement à cette idée
du piège, comme si, à laide dun simple
boîtier, nous pouvions emprisonner le monde. Leurre et utopie
car le réel séchappe à mesure que le
temps progresse, faisant que l'objet de notre regard sera, dans
un instant différent, autre, une image fugitive. Cest
alors que la photographie agit dans toute sa puissance puisque nous
aimons y croire et continuons à y croire, à nous laisser
piéger par elle.
Véronique
Villeneuve
Mars-avril 2002
Notes
(1). FOUCAULT,
Michel (1966), Les mots et les choses, p.43.
(2). Ibidem, p.37.
(3). KEPLER, Walter (1999), « Investigateur
photo-philosophiques : les uvres photographiques de Michael
Snow 1962-1999 » in Michael Snow. Panoramique. uvres
photographiques et films 1962-1999, p.68.
(4). DÉRY, Louise (1999), Roberto Pellegrinuzzi.
Une pratique du poétique, p.28.
Notes biographiques
ROBERTO PELLEGRINUZZI est né à Montréal
en 1958. Il vit à Saint-Jean-Port-Joli et à Montréal.
Artiste de renommée internationale, il a exposé en
Grèce, à Athènes à la Galerie Ileana
Tounta (1999); en Italie, à Rome à la Galerie Pino
Casagrande (2002); en France, à la Maison Européenne
de la photographie ainsi qu'à la Galerie Patricia Dorfmann
à Paris (1999); à Toronto à la Sable-Castelli
Gallery (2000); à la Stux Gallery à New York (1993)
ainsi qu'à la Galerie de l'UQAM à Montréal
(1999). Quelques-unes de ses uvres se retrouvent dans des
collections publiques, par exemple au Musée d'art contemporain
de Montréal, à la Banque duvres dart
du Conseil des Arts du Canada et au Fond National dart Contemporain
en France. ROBERTO PELLEGRINUZZI est représenté à
Montréal par Thérèse Dion Art Contemporain
et à Toronto par la Sable-Castelli Gallery.
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