
©Joan Fontcuberta &
Pere Formiguera |
Joan
Fontcuberta & Pere Formiguera
Fauna
secreta
Du 15 mai au 6 août 1999
En 1979, Joan Fontcuberta et Pere Formiguera,
alors en vacances dans le pays du Loch Ness, découvraient,
dans le sous-sol de leur cottage, de mystérieuses archives.
Il s'avéra bien vite qu'elles contenaient les carnets de
notes et les découvertes d'un certain professeur Ameisenhaufen,
savant naturaliste allemand ayant consacré sa vie à
la zoologie. Commença alors, pour les artistes catalans,
un long travail de recherche pour tenter d'élucider le mystère
Ameisenhaufen et d'éclaircir le sens des découvertes
consignées par l'homme de science. Les résultats de
cette investigation figureront sur les cimaises de la galerie. Ce
monstrueux musée animal fut exposé pour la première
fois, il y a maintenant dix ans. Depuis, Fauna secreta,
présentée dans une cinquantaine d'endroits (voir plus
bas), n'a cessé de confondre tous et chacun, crédules
ou incrédules devant les thèses du professeur. Malgré
les preuves indéniables que devraient constituer les photographies
du professeur, ces découvertes suscitent encore beaucoup
de suspicion. On peut toutefois se demander si elle n'est pas guidée
par d'autres intérêts que la seule rigueur scientifique.
La présente version de l'exposition
Fauna secreta regroupe une partie des documents d'archives
et spécimens du professeur Peter Ameisenhaufen. Sa venue
au Québec a été l'oeuvre des galeries Séquence
et Occurrence. Sylvain Campeau en assure le commissariat. La Galerie
Séquence est en fait ici la première étape
d'une circulation au Canada, coordonnée par la Galerie Occurrence
et présentée sous le thème de la contamination
documentaire. Au Québec, Fauna secreta s'arrêtera
par la suite au Musée Redpath de l'Université McGill
où elle s'inscrira dans la thématique générale
du Mois de la Photo à Montréal, Le Souci du document.
Elle sera présentée de concert avec une autre série,
plus récente, de Joan Fontcuberta, Hémogrammes.
Cette double présentation vise à illustrer la préoccupation
de l'artiste pour le statut de vérité accordé
à la photographie. Par rapport aux documents que contient
Fauna secreta, les images d'Hémogrammes
apparaissent comme des reliques de ses proches et connaissances,
puisque provenant de prélèvements sanguins couchés
sur acétate puis agrandis démesurément.
Fauna secreta ira par la suite à Winnipeg où
la Floating Gallery l'inclura dans son festival Light Year dont
le thème général relève cette fois de
l'Humouresque. Il est aussi question de présentation
à Québec et à Sherbrooke. Depuis 1987, Fauna
secreta a été présentée dans
plusieurs grandes villes importantes en Europe, au Japon et en Amérique.
Au Folkwang Museum, Essen
(1987); à la Galerie Jütta
Rossner, Stutgart (1987); au
Museum für Photographie, Braunschweig (1989);
à la Galerie Zabriskie en
France (1987); au Museo d'Historia
Natural, Universidade de Coimbra (1987);
au Museum of Modern Art de
New-York (1988); au LIST Art Center,
M.I.T., Cambridge (1988); à
l'University of Missouri Gallery of Art, Kansas
(1991); au Tufts University Art
Gallery, Medford (1991); au
Ansel Adams Center de San Francisco (1992);
au Museu de Zoologia, Barcelone
(1989); au Museo de Arte Contemporaneo,
Séville (1989); au
Museo de Bellas Artes, Malaga
(1989); au Museo Nacional
de Ciencias Naturales, Madrid (1990);
au Palacio de la Magdalena, Santander
(1990); au Museum d'Art, Granollers
(1991); au Centre Cultural la
Misericordia, Palma de Mallorca (1991);
à Perspektief,
Rotterdam (1989); à la Photographers Gallery, à Londres (1988); au Zeit
Foto Co., Tokyo (1990); à
la Parco Gallery ,Tokyo (1992);
au Museet for Fotokunst, Odense
(1990); au Museum of Natural History,
Aarhus (1990).
Notes biographiques
JOAN FONTCUBERTA exerce dans le monde de la photographie une
activité pluridisciplinaire : créateur, théoricien,
critique, historien et enseignant. Diplômé en science
de l'information, il est professeur à la faculté de
communication audio-visuel de l'universitat Pompeu Fabra de Barcelone.
Il a fondé en 1980 la revue Photo-vision. Son travail a été
vu au Québec à quelques reprises au cours des dernières
années. Il a donné à l'Université du
Québec à Chicoutimi, du 3 au 14 mai dernier un atelier
d'art expérimental.
SÉQUENCE tient à remercier,
pour sa complicité au projet, le Module des arts de l'Université
du Québec à Chicoutimi, plus particulièrement,
M. Paul Lussier.
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©Joan Fontcuberta & Pere Formiguera
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PETER
AMEISENHAUFEN
Une approche biographique
Peter Ameisenhaufen est né
à Munich en 1895. Son père,
Wilhelm Ameisenhaufen (Dortmund, 1860 - Dar-es-Salaam, 1914), était
explorateur, chasseur et guide de safaris; sa mère, Julia
Hall (Dublin, 1873 - Munich, 1895), concertiste et professeur de
piano.
Les parents de Peter Ameisenhaufen se connurent
dans le cratère du Ngoro-Ngoro lors d'un safari auquel Julia
assistait en tant qu'invitée du gouverneur britannique de
la région. Au bout de quelques mois, ils unirent leurs destinées
et retournèrent en Allemagne, plus précisément
à Munich, où Wilhelm essaya de recommencer une vie
nouvelle à la demande de Julia, qui ne pouvait supporter
les rigueurs de la vie africaine.
Peter naquit en 1895. Au bout de dix jours,
Julia mourut des suites d'un accouchement difficile. Wilhelm tomba
alors dans une profonde dépression et fut interné
pendant un an dans une maison de repos. À la fin de ce séjour,
sur la recommandation des médecins qui le soignaient et de
plein accord avec sa soeur Maria qui vivait à Dortmund et
avait pris l'enfant en charge depuis sa naissance, il retourna en
Afrique en lui abandonnant la garde du petit Peter.
Wilhelm reprit sa vie de chasseur professionnel
à Dar-es-Salaam, qui était alors une colonie allemande.
C'est là qu'il connut Elke Hertig, infirmière allemande
de l'Hôpital Central de la capitale. De cette union naîtra,
en 1898, la petite Elke, l'unique soeur du professeur. Selon les
chroniques familiales, la relation entre Wilhelm Ameisenhaufen et
Elke Hertig fut plus que passionnée, tempétueuse,
si bien qu'il devint préférable d'envoyer la petite
Elke à Dortmund pour y vivre avec sa tante Maria et son frère
Peter.
En 1900, Elke Hertig fut dévorée
par un lion qu'elle s'était mise en tête de domestiquer.
Wilhelm souffrit alors d'une autre crise dont il fut soigné
à l'hôpital psychiatrique de Dar-es-Salaam. En 1910,
Peter et Elke, alors âgés de quinze et douze ans, rendirent
une ultime visite à leur père. Elke le raconte ainsi
: «La dernière fois que Peter et moi rendîmes
visite à papa, cela faisait deux ans qu'il était sorti
de l'hôpital. Il venait de fonder l'APAAC (Association de
Protection des Animaux d'Afrique Centrale) et il consacrait tous
ses efforts à la protection de la faune sauvage d'Afrique...».
Cette entreprise de protection des espèces que peu d'années
auparavant il massacrait, finit par entraîner sa perte. En
effet, alors qu'il essayait de secourir un éléphant
vilainement blessé par des braconniers, il reçut un
violent coup de trompe sur la tête qui produisit l'hémorragie
cérébrale qui devait mettre fin à ses jours.
À Dortmund, aux côtés
de sa tante Maria et de sa soeur Elke, Peter
jouit d'une enfance heureuse et équilibrée. Il fit
ses classes dans une école catholique où il brillait
par son goût de l'étude. Quand il atteignit ses dix
ans, il fit son premier voyage en Afrique afin de passer les vacances
auprès de son père. Il semblerait que la découverte
de la faune sauvage l'ait impressionné. «Il commença
à remplir la maison de Dortmund de chiens, de chats, de poissons,
d'oiseaux et autres animaux domestiques», nous raconte sa
soeur. «Quand une de ces petites bêtes venait à
périr, Peter la disséquait et en étudiait l'intérieur,
ce qui déplaisait profondément à notre tante,
surtout quand la puanteur du cadavre commençait à
se répandre dans toute la maison. Très souvent je
me suis demandée si tous les animaux qui passèrent
par la maison à cette époque, étaient trépassés
de mort parfaitement naturelle...».
À treize ans, et de retour de nouvelles
vacances en Afrique, le jeune Peter étonna sa tante et sa
soeur par une phrase qui laissait clairement entrevoir le destin
de cet alevin de chercheur. C'est de nouveau sa soeur Elke qui nous
décrit les événements : «Je me souviens
que Peter était déjà devenu le garçon
introverti et réservé qu'il serait toute sa vie. Il
était rentré de Dar-es-Salaam depuis deux jours, et
le peu de choses dont il parlait se rapportait toujours aux animaux
et rien qu'aux animaux. À un certain moment, notre tante
lui demanda si ceux-ci le captivaient vraiment et Peter, laconique,
lui répondit : « Au dehors et en dedans». N'était-ce
pas là une véritable prémonition?»
À dix-huit ans Peter s'installa à
Munich pour entreprendre ce qui deviendrait une brillante carrière
universitaire. Il étudia la médecine et la biologie
et obtint le doctorat dans ces deux spécialités sept
ans plus tard. Son excellent palmarès académique attira
l'attention du Comité Recteur de la Ludwig Maximilian Universität,
qui lui proposa de faire partie de son corps de professoral. C'est
alors qu'il abandonna la résidence d'étudiants où
il avait vécu jusque-là et s'installa dans une petite
maison proche de l'Université. Sur cette époque, nous
disposons du témoignage du professeur Klaus Fischer repris
dans son oeuvre Vingt ans dans une université allemande
(Vost Verlag, Munich, MCMXXXV, p. 135 ), où il mentionne
que «Peter Ameisenhaufen était le plus jeune professeurs
de l'Université. Il donnait des cours de zoologie et d'éthique
de la recherche. A vingt-six ans, Ameisenhaufen était un
puit de science. Il disposait d'un laboratoire personnel auquel
personne, que je sache, n'eut jamais accès.(...) Sa bibliothèque
regorgeait de volumes rares et précieux, mais il n'était
guère enclin à les montrer à ses visiteurs.(...)
Je regrettai profondément son expulsion de l'Université.
Je crois que le Conseil des professeurs s'est laissé emporter
par la précipitation.»
Nous disposons de quelques références
à propos de cette bibliothèque mentionnée par
le professeur Fischer, grâce à une série de
volumes conservés par la soeur du professeur Ameisenhaufen
après que celui-ci fut définitivement porté
disparu en 1955. Et, en effet, parmi ces oeuvres nous trouvons des
spécimens très rares de traités scientifiques
de toutes les époques. Aristote, Celse, Pline, Paracelse,
Servet, Paré, Leibnitz, Burton, Lamarck, Bates et Darwin
sont quelques-uns des auteurs qui peuplaient la bibliothèque
du professeur. Parmi ceux-ci, deux volumes attirent notre attention
: une édition originale de la Cosmographia, das ist :
Beschreibung der Gantzenwelt de Sebastian Münster de l'année
1628 et une autre, originale elle aussi, de Des Monstres et Prodiges
d'Ambroise Paré (Paris, 1585). Mais, sans aucun doute, l'exemplaire
le plus extraordinaire, est constitué par des notes manuscrites
de ce qui semblerait être une première version du fameux
Bau und Leben der Rhinogradentia, - ce qui nous donne à
penser que le professeur Ameisenhaufen entretient des relations avec
le Dr. H. Stümbke, théorie renforcée par l'existence,
dans le journal du professeur, d'une référence à
l'archipel Aie-Aie-Aie. Tous ces livres sont couverts d'une profusion
d'annotations en marge. Par exemple, signalons le vigoureux souligné
de la phrase : L'Histoire des Animaux d'Aristote.
Son expulsion de l'Université fut
dramatique. La lettre adressée par le recteur de l'époque,
Dr. Walter Frank au professeur Ameisenhaufen en témoigne.
Rédigée sur un ton très correct, presque cordial,
elle fourmille cependant d'ambiguïtés et de phrases
assez vagues, quoique significatives. Cette missive est datée
du 7 novembre 1932 et nous en publions un extrait en raison de son
intérêt : «Nous sommes profondément désolés
de ce qu'un chercheur de votre envergure soit tombé dans
l'erreur au point de s'égarer en des voies aussi peu scientifiques
que fondamentallement erronées...». Selon ce que laisse
entrevoir cette lettre, le professeur aurait communiqué à
ses élèves quelques unes de ses découvertes.
Ce fut là probablement la raison de sa disgrâce et
de sa destitution fulminante.
Une année plus tard, en 1933, dégoûté
du conservatisme du milieu scientifique allemand et des événements
politiques qui se déroulaient dans son pays, le professeur
émigra aux États-Unis en compagnie de Frau Schulle,
sa fidèle gouvernante, et de Hans von Kubert, son assistant
de laboratoire, qui restera à ses côtés jusqu'à
ce que le professeur décide d'abandonner le monde de la recherche.
Ce fut précisément Hans Von Kubert qui, avant de mourir,
en 1985, nous fournit de précieuses informations sur la période
américaine du professeur Peter Ameisenhaufen.
«Ce fut une époque de travail
intense. Le professeur ne sortait pratiquement pas de son laboratoire,
si ce n'est pour aller capturer un quelconque nouveau spécimen,
l'étudier in situ et, aussi souvent qu'il était permis,
pour le transporter chez lui, où je me chargeais de préparer
la dissection du sujet une fois celui-ci mort. Au cours de ces voyages
autour du monde entier, je l'ai toujours accompagné; ma
mission consistait à photographier les animaux dans leur
milieu naturel, pendant que le professeur les dessinait et prenait
des notes qui lui serviraient plus tard à confectionner les
fiches.(...) Hans s'est toujours montré extrêmement
réservé sur la nature de ces voyages.(...) Le
professeur avait de nombreux contacts. Nous avons voyagé
de toutes les façons imaginables et inimaginables»,
nous raconte-t-il, mi-malicieux, mi-énigmatique. Sur les
caractéristiques de ses recherches, Hans se montre tout aussi
peu communicatif. «Je n'ai jamais été un homme
de science, mais je crois que les travaux du professeur étaient
destinés à provoquer une révolution dans les
connaissances contemporaines.(...) Je me suis juré de ne
jamais mentionner certaines choses que j'ai vues pendant toutes
ces années. Et ne me demandez pas pourquoi».
En 1932, un autre personnage fondamental
dans la vie de Peter Ameisenhaufen entre en scène. C'est
Helen X, une jeune écossaise dont les héritiers nous
ont demandé de taire le nom. «Ils s'aimaient beaucoup,
nous raconte Hans, et ils se rendaient visite l'un l'autre aussi
souvent qu'ils le pouvaient. Cependant, Mademoiselle Helen avait
compris quelle était l'envergure des travaux du professeur
et fit toujours l'impossible pour ne pas les entraver. Il s'agit
sans doute de la même Helen qui, en 1939, lui offrit un exemplaire
de Squatina Squatina, lors d'un curieux épisode consigné
avec force détails dans le cinquième tome du journal
du professeur».
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©Joan Fontcuberta & Pere Formiguera
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On a aussi retrouvé de nombreux documents
qui appartiennent à la même époque. Appareils
de laboratoire, effets personnels, correspondance, et sept volumes
non corrélatifs de son copieux et minutieux journal. La correspondance
est très diverse : des cartes de Noël, mais aussi des
lettres d'un contenu scientifique complexe, et même quelques
plaisanteries, telle que celle de son ami Ramsey, qui lui envoya
une photographie de ce qu'il appelait des «aérophants». Ameisenhauf commente à ce propos dans
son journal: « Ce pauvre Ramsey devient de plus en plus fou...»
(Journal, vol. VI, p. 57). Ce journal est probablement le document
le plus précieux que nous possédions pour établir
une chronologie de la vie du professeur. Quoique certains tomes
ne soient pas parvenus jusqu'à nous, nous savons que Peter
Ameisenhaufen avait rempli quelque quinze volumes de notes et d'impressions
sur sa vie et ses travaux».
C'est entre 1933 et 1950 que la vie scientifique
du professeur fut le plus intense et c'est de cette période
que datent presque toutes les espèces classifiées
que nous connaissons aujourd'hui. Selon l'état actuel de
nos informations, à cette époque Ameisenhaufen voyageait
dans le monde entier. Il recevait une énorme correspondance
et, durant les séjours passés chez lui, il s'enfermait
dans son laboratoire, dont il ne sortait qu'arrivé à
l'épuisement complet. Sa fidèle gouvernante, Frau
Schulle, devait lui rappeler qu'il devait se nourrir et même,
selon le récit de Hans, elle devait s'occuper du professeur
comme d'un nourrisson. Vers 1949, sa santé commença
à s'ébranler. «Je me sens bien fatigué
et je ne sais si je pourrai soutenir ce rythme encore très
longtemps ...» , écrit-il dans son journal. Cette phrase
ne laissera pas d'être tragiquement prophétique. Au
début de 1950, on lui diagnostiqua une leucémie et
il fut obligé de suivre un traitement médical qui
empêcha le déroulement normal de ses travaux. C'est
alors qu'il abandonne les États-Unis et s'installe près
de Glasgow aux côtés de Helen X, avec laquelle il passera
les cinq dernières années de sa vie.
À Glasgow, Peter Ameisenhaufen abandonne
progressivement la recherche et s'occupe de mettre de l'ordre dans
le matériel recueilli tout au long de sa vie. «Je pressens
que la fin est proche. La mienne et celle de mes travaux. Je crains
bien que la mienne ne se présente la première...»,
annote-t-il au tome XV de son journal. «Que Helen sache ce
qu'elle doit faire quand je mourrai, cela me tranquillise».
Nous ignorons quelles furent les instructions laissées par
le professeur à sa compagne, mais c'est un fait qu'elle conserva
le matériel et ne le rendit jamais public. Il faut tenir
compte, cependant, que deux mois après la disparition du
professeur en 1955, la maison qu'il avait partagée avec Helen
fut la proie d'un incendie, duquel l'on ne parvint à sauver
qu'une partie de ce qu'elle contenait. Peut-être n'est-il
pas trop aventuré d'imaginer que Helen, constatant qu'elle
ne pouvait léguer les matériaux en leur totalité
et pour des raisons que nous ignorons, aurait décidé
d'occulter aussi la partie découverte à ce jour.
Le 7 août 1955, Peter Ameisenhaufen
entreprit une excursion solitaire dans le nord du pays. Trois jours
plus tard, sa voiture fut découverte tout en haut d'une falaise,
près de la côte. Son corps ne fut jamais retrouvé
et on le porta officiellement disparu. La dernière page de
son journal est une lettre à Helen: «C'est la fin.
Je le sais et j'ai très peur. Helen, ma chérie, je
sais que tu liras ces lignes. Je m'en vais et ne peux t'emmener
avec moi. J'ai un nouveau rendez-vous. Si tout va bien, bientôt
nous pourrons recommencer. S'il ne pouvait en être ainsi,
je te souhaite beaucoup de chance et te supplie de me pardonner
toutes les manies et bizarreries dont je t'ai accablée tout
au long de ces merveilleuses dernières années. Par
dessus tout, je désire que tu saches que je t'ai aimée
comme jamais je n'ai aimé personne à aucun moment
de ma vie. À très bientôt, du moins je l'espère.
À toi, Peter.»
Helen mourut dans un accident de voiture trois ans plus tard. Sa
maison, qui avait été reconstruite après l'incendie,
fut fermée par ses héritiers avec tout ce qu'elle
contenait. Vingt-deux ans plus tard et grâce à un caprice
du destin, elle nous a été ouverte.
Pere
Formiguera / Joan Fontcuberta
Décembre 1987
Epilogue
Vingt ans se sont écoulés depuis
la découverte des archives du professeur Ameisenhaufen et
dix ans depuis la première publication d'une partie du matériel.
Nos recherches se poursuivent sans que, pour l'instant, elles aient
réussi à écarter suffisamment le voile de mystère
qui entoure encore la figure de ce malheureux homme de science.
Les efforts déployés pour localiser les volumes disparus
de la série de journaux rédigés par le professeur
- si, comme nous le supposons, ils ont été sauvés
des flammes - se sont révélés complètement
infructueux.
L'aide apportée par quelques experts
nous a été extrêmement précieuse; et
notamment celle de Madame Agnès Cumella, de l'Institut de
Biologie Évolutive de Monaco, dont le père, l'éminent
herpétologiste Antoine Cumella, participa à l'expédition
à Madagascar conduite par Ameisenhaufen. Madame Cumella déplore,
entre autres, la perte du dossier, probablement annexé au
quatorzième volume disparu, où l'on suppose qu'étaient
décrites des expériences précoces de fertilisation
assistée d'ovocytes de batraciens et de petits reptiles.
L'observation du développement du zygote, de la morula et
de la blastula permit à Ameisenhaufen et son équipe
d'établir des principes inédits en tératologie,
ainsi que tout le monde aujourd'hui s'accorde à le reconnaître.
Ce qui n'est pas aussi évident, ajoute la biologiste, c'est
si la méthode de «transfert nucléaire»
(ou extraction du noyau d'un ovocyte, auquel on substitue et injecte
un autre noyau procédant d'une cellule quelconque d'organisme
adulte) fut effectivement tentée. Cette technique génétique
constitue le fondement même du clonage ; et il semble bien
qu'il y ait là plus qu'une curieuse coïncidence, si
l'on pense que l'Institut Roslin d'Édimbourg (qui s'est fait
mondialement connaître grâce à sa production
d'animaux transgéniques, telle Dolly, la célèbre
brebis de race Finn Dorset clonée en 1997 à partir
d'une cellule de mamelle), est précisément situé
très près de l'endroit où se trouvait le laboratoire
de Ameisenhaufen et où s'égarèrent ( ? ) de
si importants documents.
Pour les puissants intérêts
de la naissante industrie de la biotechnologie, dont les tentacules
embrassent depuis les domaines pharmaceutique, médical et
vétérinaire jusqu'aux armes biologiques secrètes,
Ameisenhaufen pourrait bien avoir été un empêcheur
de tourner en rond. La disparition du professeur sans laisser la
moindre trace, l'étrange incendie qui détruisit sa
demeure ainsi que l'inexplicable mutisme de Hans Von Kubert et ses
autres collaborateurs à ce propos, tout pourrait nous conduire
à l'hypothèse d'un complot, ainsi que le soutient
le leader écologiste radical Euloge Piedbuf. De son côté,
le grand spécialiste tibétain de l'ufologie, Txang
Ling Yi, du Paranormal Bureau Research de Lhassa, loin d'accepter
des conjectures qu'il estime aussi infondées qu'extravagantes,
«propres d'une culture occidentale fondée sur les téléfilms
de suspense», prétend que nous nous rendions à
l'évidence : la seule explication plausible est qu'Ameisenhaufen
a été enlevé de ce monde. «Le grand savant
blanc avait établi des contacts cosmiques», soutient-il
avec autorité.
Cependant, pour notre mentalité cartésienne,
cette interprétation n'est guère plus satisfaisante
que la première; et nous sommes toujours à la recherche
des clefs de l'oeuvre d'un scientifique qui se proposa la découverte
des exceptions à la théorie de l'évolution
(ou même leur induction, insinueront certains). Quoi qu'il
en soit, sa fascination pour les monstres, les hybrides et les mutations
doit être interprétée comme la tentative de
connaître une autre nature, celle qui est située de
l'autre côté du miroir. Et n'était-ce pas là
une curiosité bien légitime?
J.
F./P. F.
Mars 1999
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