©Daniel Canogar

Daniel Canogar

...Sous la surface

Du 8 octobre au 17 novembre 1996

«Ça fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu. Ça respire, ça chauffe, ça irradie. (...). Partout ce sont des machines, pas du tout métaphoriquement : des machines de machines, avec leurs couplages, leurs connexions. Une machine-organe est branchée sur une machine-source : l'une émet un flux, que l'autre coupe».(1)

Ainsi débute L'Anti-Oedipe, avec cette description qui donne la mesure de ces machines désirantes sans cesse accouplées les unes aux autres, productrices de flux; machines de production auxquelles s'oppose le corps sans organe du schizophrène, «masse inorganisée» représentant «l'improductif, le stérile, l'inengendré, l'inconsommable».(2)

Évidemment, ces machines low tech que nous présente Daniel Canogar sont tout le contraire du corps sans organes. Nous avons bien ici des corps membrés, des corps dont les articulations, extensions, bras et jambes, sont bien déployés. Corps membré, donc actionné et actionnant. Il en va de ceux-ci comme autant de pistons, tubulures, vaisseaux, canules. Le corps est mis en fonction, les distorsions étant là pour le suggérer. Daniel Canogar va même parfois jusqu'à travailler avec des fibres optiques qui, affichées dans l'installation, servent alors de sources de lumière, employées à la projection des images en transparence sur négatif. Là est encore plus manifeste cette notion, métaphore en sous-main, des conduits du dispositif.

Le corps est donc actionné. Il sait bouger et se mouvoir hors de ce cubicule de lumière où il semble devoir être cantonné à tout jamais. Corps articulé, donc articulé par la lumière qui fait figure ici de machine-source. Dans les machines désirantes de Deleuze et Guattari, à la machine-source correspond une machine-organe. Transposons le tout sur le modèle de la reproduction photographique : l'objet référé émet un flux (de lumière) déployé par le signe. On voit bien ici les multiples variantes auxquelles peuvent se prêter ces notions. Machine-source/machine-organe : de la lumière arrêtée sur le corps, puis émise par celui-ci lors de la prise de vue, à sa saisie par la machine-organe de l'appareil photographique; de la projection de lumière au film positif qui coupe ce flux, dans l'exposition, d'un point de vue structural. Dans la pragmatique de «l'installation», la machine-organe de la photographie se fait machine-source, irradiant son flux pour le spectateur, véritable machine-organe dont elle n'était finalement que la prothèse. La lumière, coupée, permet la reproduction; ce n'est même que coupée, par l'image, par le référent, le reproduit, qu'elle peut actionner la machine «photographie».

Dans tout cela, le corps ne cesse de revenir; comme machine, bien sûr, mais aussi comme trace prélevée par la photographie, cette autre machine désirante. Ajoutons à ceci que le corps se présente ici comme un revenant. Découpé, fantomatique, distordu, s'affichant en ces poses étirées, déferlant du plancher, du plafond, des murs pelés, le corps est pure surface, montré dans son déploiement articulé. Le corps revenant est à la mesure de cette croyance, réaction hallucinée des premiers spectateurs ahuris devant la photographie, qui voulait que l'on puisse voir l'immatériel des esprits, le tremblement des âmes, les spectres, couches foliacées qui composeraient, aux dires de Balzac, le corps et que la prise photographique détacherait un à un, dans une perte de l'essence constitutive du sujet. Cette réaction ambivalente à l'égard de ce «devenir-fantôme des corps photographiés», crainte et jubilation, montre bien que «le sujet est hanté par tous les fantômes d'une présence à lui-même incertaine, flottante, encore virtuelle».(3)

C'est cette présence que Daniel Canogar met en scène. Turbulences et tubulures de ces organismes, ses installations laissent s'infiltrer en nous cette phobie des corps qui nous échappent, s'étendent en images et y périssent. Ces corps-machines, rescapés de la mort mais encore, apparemment, actionnés, au-delà de la connaissance que nous en avons encore. La photographie, désubstantialisant ces corps affichés par-delà l'inerte, ne les montre pas en tant qu'aura immatérielle, âmes mortes et principe spirituel animant l'être.(4)

Elle les exhibe comme corps revenant dont l'âme est refusée par l'au-delà et qui reste ainsi sur terre sous une forme édulcorée, absentisée. Et ces corps-là sont l'empreinte par excellence, résidus de machine laissé à vau-l'eau, traces d'un existant obtenue par délestage de toute matérialité. Le corps, objet visé en tant qu'absence (Lacan), apparaît ainsi tout autant, dans ce dispositif spéculaire, comme faisant son objet de l'absence. D'où le sentiment, devant ces corps suintants de toute surface, d'une présence incertaine, hallucinée et hallucinante, battement de vie et de mort; impression éprouvée par un spectateur devenu lui-même machine-organe, réduit à cet oeil qui coupe lui aussi le flux photonique.

Sylvain Campeau

Notes
(1)
. Gilles Deleuze, Félix Guattari, L'Anti-Oedipe. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Éditions de Minuit, Collection "Critique", 1772, p. 7.
(2). Le texte original a été modifié. Dans L'Anti-Oedipe, il en va plutôt comme suit: "Ça respire, ça chauffe, ça mange." Ibid, p. 14.
(3). Philippe Dubois, "Le corps et ses fantômes", p. 205-224 dans L'Acte photographique et autre essais, Bruxelles, Éditions Labor, Collection Média, 1990, p. 212.
(4). Voir Philippe Dubois, loc. cit., (p. 219) et son exemple du docteur Hippolyte Baraduc avec son obographie du corps fluidique et son psychicône, image de la pensée d'une personne
.

 

Notes biographiques

DANIEL CANOGAR est né à Madrid en 1964 où il vit et travaille. Son travail a été exposé à la Galerie Studio Ethel de Paris (1985), à la Galerie Aele de Madrid (1986), à la Galerie Fotocentre de Lérida en Espagne (1987) et au Centre d'études photographiques Vigo en Espagne. Il a participé à des expositions collectives à la Galerie Redon de Madrid (1981), à la Foire internationale d'Art contemporain de Madrid (1982), à la Galerie Seguier de Paris (1985), au Musée d'Art Contemporain de Madrid (1985), et à la Galerie Marcuse Pfeifer de New York (1987).