©Martin Boisseau

Martin Boisseau

Image, image-mouvement, mouvement

Du 31 octobre au 15 décembre 2002

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss comparait les sociétés à des machines. Les sociétés primitives, qui regroupaient des petits nombres d’individus et se maintenaient à travers les âges sans trop de changement, étaient comparées à des machines froides : telle la montre suisse qui requiert une petite impulsion initiale et reste «en marche» assez longtemps, ses mouvements réguliers ayant minimisé toute friction. Par opposition, nos sociétés lui apparaissaient comme des machines chaudes, qui consomment beaucoup, accélèrent sans cesse, rejettent énormément de rebuts, s’accroissent démesurément. Nous avons en effet le sentiment de l’«emballement» de notre société-machine, nous avons la nostalgie d’une machine qui nous garantirait la perpétuation du mouvement, sans frottement et sans heurt, sans usure.

D’ailleurs, aujourd’hui, dans nos sociétés techno-orientées, lorsque nous considérons une machine toute faite de roues, d’engrenages, de chaînes, d’armatures en fer —nous parlons de «mécanique primitive». À coté du circuit intégré, la roue dentée appartiendrait dès lors à un passé jurassique : les dents de la machine rappelant cette immense machine prédatrice qu’était le tyrannosaurus et autre broyeur royal. Rappelons ce qu’était l’idéal de cette mécanique primitive : le perpetuum mobile. Soit la machine qui, ayant reçu une impulsion initiale, ne s’arrêterait jamais. Nos machines, qui ont considérablement évolué, surtout depuis la machine de Turing qui peut simuler toutes les autres machines, n’ont pourtant pas réalisé ce rêve d’un mécanisme qui génère et maintient indéfiniment son propre mouvement. En fait, oui. D’une certaine façon nous avons réalisé ce rêve : c’est la machine-spectacle. Je m’explique. Cela ne date pas d’hier, la machine est au service de la représentation depuis les ex-machina du théâtre Grec, jusqu’au moteur qui entraîne le film dans la caméra. Aujourd’hui c’est la machine électronique qui est au service du spectacle (communication des informations, diffusion des images, captation des publics) et le spectacle est devenu comme une machine qui tourne sur elle-même, sans usure (enthousiasme toujours renouvelé), sans frottement (en reproduisant des pseudo-débats sur des micro-différences).

C’est pourquoi nous ne manquons pas d’être intrigués par les sculptures-machines de Martin Boisseau, lorsque celles-ci font bouger des téléviseurs sur des rails : comme si elles pouvaient ramener le spectacle à un simple mécanisme, les images se succédant les unes aux autres comme les maillons d’une chaîne, comme les wagons sur des rails. Ce serait alors le spectacle télévisuel qui nous serait présenté comme une circularité toute mécanique, un monde d’images qui tourne sur lui-même! Mais les écrans ne sont pas des téléviseurs et ce qu’on voit sur ces moniteurs nous fait poser davantage de questions.

Nous connaissons la volonté de recyclage historique exprimée dans de nombreuses œuvres de notre époque. Quand la mitraillette, l’hélicoptère et la machine à écrire deviennent des sculptures. Quand l’ère industrielle devient notre origine romantique. Cependant, il s’agit ici d’autre chose. Martin Boisseau insiste sur le contraste entre l’aspect rudimentaire et répétitif des mouvements mécaniques et l’excitation renouvelée que nous attendons des images sur les moniteurs télé. Certes, il nous rappelle que l’image électronique appartient encore au passé de la machine, il nous rappelle aussi que la machine s’est depuis toujours constituée comme spectacle. Lorsqu’une pièce comme «Huitième temps» se met à jouer au sémaphore avec deux moniteurs, on ne sait quoi regarder : regarder ce qui se passe sur les écrans ou regarder les moteurs, les roues, les engrenages qui les font descendre et monter, pivoter et glisser. Car ce n’est pas tout, les machines ne se contentent pas de faire aller de-ci de-là nos précieux moniteurs, elles martèlent des plaques de métal, elles poinçonnent des feuilles de papier : elle inventeraient le braille si elles se savaient aveugles.

Michaël La Chance