©Richard Baillargeon

Richard Baillargeon

Champs / La mer (pages oubliées et morceaux choisis)

Du 29 février au 31 mars 1996

Champs / la mer est le titre d'un cycle de production qui s'est échelonné de 1990 à 1994. Ce cycle s'est construit autour de l'univers du familier, de ce qui est proche et de ce qui, à la limite, constitue le banal. Pour ce faire, j'ai voulu des images le plus simple possible. Des images qui soient, par ailleurs, au-delà de l'anecdote et de l'histoire. Des images qui opèrent, plutôt, dans la raréfaction et le dépouillement. Les textes qui accompagnent ce corpus sont conçus dans le même esprit et servent aussi à pointer ce «proche», que l'on pourrait appeler également l'intime. Ces textes sont très courts, quelques mots seulement, et il n'y a pas à proprement parler de suite entre ceux-ci. La même chose peut d'ailleurs être dite des images. En fait, dans ce travail, j'ai voulu éviter tout effet de linéarité narrative. J'ai voulu plutôt un ensemble dont la structure soit ouverte, éclatée. Pour faire écho à cet impératif, j'ai décidé que Champs / la mer serait un travail qui change et se modifie dépendant des temps de production et des contextes de diffusion et, conséquemment, le travail n'a jamais eu de forme définitive. Champs / la mer est un travail traversé par l'idée que les images et les mots sont des choses fragiles et vulnérables dont la portée réelle nous échappe sans cesse, choses qui auraient à voir avec ce que Vladimir Jankélévitch appelle «l'insaisissable» et qui seraient là pour parler du fait de l'être et du temps, de l'âme et du coeur, de ces choses qui se dérobent constamment et qui pourtant ne cesse de faire retour.

Tout le jour il avait plu. Une pluie fine, monotone. Mais à la fin de la journée, vers le soir, la pluie s'était arrêtée. Au loin, à l'horizon, le soleil s'était alors montré et le ciel s'était mis à flamboyer. Des rouges et des mauves qui se disputaient à la sombritude tout autour, de violents rayons de lumières incandescentes trouant par endroits la masse opaque et pourpre des nuages bas. Devant nous le fleuve étincelait et semblait devenu de feu. Il y avait quelque chose de sauvage dans ce combat de la lumière et du noir, quelque chose qui nous avait momentanément effrayé. Mais à peine le soleil venait-il de se coucher que la pluie s'était remise à tomber et une sorte de calme torpeur était revenue. Des odeurs de terre détrempée et de feuillages mouillés emplissaient la maison, il y avait dans l'air une pesante moiteur. Je mis un disque, musique de Monk, piano sourd qui semblait dédoubler la moiteur du soir et l'atmosphère quasi irréelle qui se dégageait du martèlement monotone de la pluie sur la terrasse. Ce soir-là, on n'avait pas entendu les grillons chanter.

Figure solitaire d'un personnage marchant dans les sous-bois. Il se penche pour examiner de plus près les choses, les champignons pourrissants, les racines tordues autour des graviers, les fleurs pâles des herbes, des marres nauséabondes. Il va son chemin par un sentier qui serpente dans une forêt de chênes et d'érables, de bouleaux et de cèdres. Il va jusqu'à la frange dense d'aubépine et de buissons de toutes sortes qui borde le rivage. Il prend une branche solide et fait mine de se frayer un passage dans l'impénétrable frange, il se ravise et décide d'aller voir si, un peu plus loin, une éclaircie ne permettrait pas un accès plus aisé au rivage. Il cherche et trouve enfin. Il débouche sur le rivage, un surplomb rocheux sur lequel viennent déferler les vagues. Il s'arrête et reste là, constate que la marée est au jusant, se dit des choses banales sur le mouvement du ciel, sur le mince croissant de lune qui imperceptiblement pointe à l'horizon. Il y a des goélands haut dans le ciel et plus loin, au ras des vagues, quelques oiseaux migrateurs. Il se rappelle un autre lieu, ailleurs.

Elles s'étaient accumulées au pied des marches de l'escalier. Des choses rejetées par la mer, des choses rapportées de nos promenades sur les berges. Morceaux de verre coloré et poli par l'eau et le sable, morceaux de bois aux formes singulières, pièces étranges de métal rouillé, masses informes de matériaux dont on ne pouvait dire la substance, innombrables coquillages pour la plupart brisés et puis aussi, des galets et des pierres de toute taille. En considérant l'accumulation de ces choses, nous avions le vague projet d'en faire une mosaïque qui irait orner; une façade de la maison. Mais les choses étaient restées là et déjà l'été tirait à sa fin. De nos promenades nous ne rapportions plus rien maintenant. Les choses sommeillaient, l'herbe jaunie de cet été si chaud les recouvrait peu à peu. Réparer la fenêtre qui s'était brisée, penser à colmater la fissure à la fondation de la maison, couper l'arbre mort, le temps reprenait son dû et les jours se faisaient déjà plus courts. Le soir, auprès du feu de camp, le regard perdu dans les braises, nous ne parlions plus de ce qui était à venir.