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©Raymonde April
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Raymonde
April
Tout
embrasser
30.10.03 > 14.12.03
Prises au quotidien sur une période
de vingt-cinq ans la plus ancienne image remontant à
1973 alors que lartiste venait de terminer sa première
année duniversité, les photographies de Tout
embrasser représentent un véritable morceau
de temps fait de visages amis, de paysages aimés et de ces
scènes précieuses de la vie ordinaire que Raymonde
April est experte à capter. Parcourant, sélectionnant
et classant lensemble des images quelle a réalisées
jusquen 1998, lartiste en a extrait 517, inédites
pour en faire un film tout aussi apparemment simple que ses photographies: une main retire une à une les photographies dune
pile, un peu comme on le fait en famille, suspend chaque image quelques
secondes, puis recommence. Une pile, une autre, encore une autre,
dix-neuf au total dévoilant dans un ordre non chronologique
des séquences de 25 à 45 images dont la présentation
en quatre projections simultanées mais désynchronisées
brise à son tour lillusion rassurante quune vie,
comme un film, est un fil à suivre comprenant un début,
un milieu et une fin. Pourtant, lhistoire sy construit.
On entre doucement dans un paysage, une arrière-cour de maison,
puis une cuisine comme par de lents zoom in, on y reconnaît
peu à peu des personnages. Le son nous fait imaginer que
laction révolue a ce lieu là, devant nos yeux,
et il se mêle à nos pensées, voire à
notre passé pour combler lespace et le temps qui séparent
une image de la suivante, pour lier ces instants détachés
se donnant à voir comme de précaires balises. Comme
des tentatives répétées de délimiter,
millimètre par millimètre, ce vaste horizon «qui ne cesse de se déplacer sans jamais se clore»,
celui dune femme et dune artiste qui revisite sa vie
adulte son histoire et son uvre la laissant
littéralement se dérouler devant nos yeux dans sa
logique propre, ésotérique, mais tout aussi implacable
que la plus stricte chronologie.
«À des fins de repérage,
chaque pile est nommée daprès le sujet, le lieu
géographique ou la première photo de la pile »,
explique Raymonde April, avant de les énumérer: «framboises, couple, hiver, trépied, mains, Québec,
portrait, 2 têtes, Chimère, Rivière-du-Loup,
3 amis, Paris, nud papillon, shorts, rue, Maman, voyage, chalet,
colonnes». Au contraire, ces détails qui désignent
les paquets dimages, de ces petits mots quon sent tout
chargés dintimité, le titre de son monumental
projet, Tout embrasser, évoque demblée
une prise globale, un point de vue surplombant. Il témoigne
en fait dun idéal profondément humain et peut-être plus cher encore au photographe, celui darriver
à saisir dun seul regard lensemble des phénomènes
de la vie, du sommet inaccessible aux impressions les plus éphémères.
Lambitieux intitulé qui nest pas sans
rappeler la tout aussi utopique Encyclopédie des limites
observables du professeur Bartleboom trahit par ailleurs,
à travers les limites mêmes de la photographie qui
lui donne forme, à travers le regard fragmentaire et ponctuel
quelle opère, le deuil quil nous faut à
chaque instant faire de cet idéal.
Ainsi, comme pour pallier limpossibilité
de reproduire ce regard omniscient, cette ultime image, le geste
photographique est plutôt répété à
lexcès: 517 fois ici, cinq cent dix-sept clichés
qui ne représentent en fait quun indice des milliers
de photographies captées par lartiste pendant trois
décennies; quune infime partie de tous ces moments
attrapés du regard, mais jamais immortalisés sur la
pellicule; que la mesure dune vie attentivement vécue.
Beaucoup dimages certes, mais encore juste assez pour montrer
limportance de tous ces morceaux épars, déliés,
de tous ces êtres et ces lieux qui «oscillent entre
la présence et la disparition, la persistance et la fragilité», puis refaire de leur cohabitation elliptique une existence.
Juste assez pour nous rappeler que la vie nest pas dabord
faite dannées, mais dinstants, que les gens intéressants
nous sont co-présents et, par-dessus tout, nous enjoindre
de saisir cette manne de trésors sous peine de la voir à
jamais sévanouir. Car cest paradoxalement en
cherchant, en fouillant et en sattachant avec acharnement
à ce que la vie a de plus fugace, en y posant et reposant
obstinément le regard, que Raymonde April échappe
à cette «vie fugitive» quannonce Nietzsche
sur un ton à faire frémir, vie plus punitive encore,
semble-t-il que lenfer et toutes les menaces réunies.
De surcroît, non contente de vivre sa vie et de revivre quotidiennement
sa pratique de la photographie, April vit «de telle sorte
quelle souhaite de revivre» au sens le plus strict
du terme puisquelle fréquente constamment sa propre
vie à travers ses photographies. Pour qui préfère
par moments omettre le présent, ne pas chercher à
ressasser son passé trop souvent, voire même en oublier
certains pans, cela relèvera déjà dun
insoutenable engagement.
Mais laventure autobiographique de
Raymonde April nest pas égocentrique pour autant.
Effleurant ce quil y a de plus particulier ce qui ne
veut pas dire extraordinaire dans sons propre parcours, caressant
littéralement sa vie du regard, elle en a fait une donnée
universelle. Des gens quon aime et dont on se sent aimé
ou abandonné, des lieux où on se sent bien, des objets
si familiers quil faut les déranger pour voir à
nouveau, la gueule irrésistible dun chien, un bruit
sec de pas sur le trottoir, le soleil rassurant dun après-midi
dhiver pris dans les rideaux, le mouvement dun corps
qui reste buriné dans la mémoire pour la vie, rien
de ce qui nous constitue vraiment nest si visible aux yeux
des autres. Rien à tout le moins qui se puisse voir facilement
sur une photo. Pourtant, dans une image à tel point singulière
quelle atteint notre essentielle vulnérabilité,
tout cela se sent, se sait, séchange. De toute éternité.
Et cest sûrement de loin la force de Raymonde April
que de savoir, avec toute la tendresse du monde, embrasser chacune
de ces fragilités.
Pour un peu déternité
Anne-Marie Ninacs
Lemploi du temps
Musée national des beaux-arts du Québec
Notes biographiques
RAYMONDE APRIL est née
en 1953 à Moncton, Nouveau-Brunswick, et a grandi à
Rivière-du-Loup, dans lEst du Québec. Elle vit
et travaille à Montréal, où elle enseigne la
photographie à lUniversité Concordia depuis
1985. Photographe et artiste, elle est reconnue depuis la fin des
années soixante-dix pour sa pratique minimaliste inspirée
du quotidien, au confluent du documentaire, de lautobiographie
et de la fiction. Son travail a fait lobjet de nombreuses
expositions et publications tant au Canada quà létranger.
Les uvres de Raymonde April enrichissent les principales collections
publiques canadiennes et de très nombreuses collections privées.
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©Raymonde April
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Raymonde
April
& Patrick Coutu, Charles
Guilbert, Serge Murphy, Marie-Christine Simard
l'Eau
Renversée
30.10.03 > 14.12.03
La vérité nexiste
que dans lexpérience et encore seulement dans lexpérience
de chacun, et même dans ce cas, dès quelle est
rapportée, elle devient histoire. Il est impossible de démontrer
la vérité des faits et il ne faut pas le faire. Laissons
les habiles dialecticiens débattre sur la vérité
de la vie. Ce qui est important, cest la vie elle-même.
Ce qui est réel, cest que je suis assis à côté
de ce feu, dans cette pièce noircie par la fumée de
lhuile, que je vois ces flammes dansant dans ses yeux, ce
qui est vrai, cest moi-même, cest la sensation
fugitive que je viens déprouver, impossible à
transmettre à autrui. Dehors, le brouillard est tombé,
les montagnes sombres se sont estompées, le son de la rivière
rapide résonne en toi et ça suffit.
Gao Xingjian, La Montagne
de lâme.
Je suis allée à Saint-Juste-du-Lac
pour la première fois en 1972. Je faisais partie dune
équipe de jeunes du Cégep de Rivière-du-Loup.
Nous nous intéressions aux moulins du patrimoine : moulins
à farine, moulins à scie, moulins à carder,
moulins activés par les rivières, par la vapeur, ruines
de moulins. Nous roulions en camionnette sur les routes cabossées.
Nous recueillions les témoignages des curés et des
travailleurs retraités et faisions des diapositives. Cétait
extraordinaire et terrifiant de parcourir larrière-pays.
Je ne faisais pas de photos dans ce temps-là, mais beaucoup
de films dans ma tête.
Ces villages du Témis (on disait:
sur le Témis) qui se retrouvaient du mauvais bord de la carte
routière étaient sans doute aussi du mauvais bord
politique et le gouvernement voulait les fermer. La région
était en état de survie depuis les années trente,
surtout exploitée par les compagnies forestières.
Fermer les bureaux de poste, couper lélectricité,
décourager les habitants et les pousser vers Trois-Pistoles,
Dégelis et Cabano (là où se regroupaient les
services), tel était le plan directeur des fonctionnaires
de lépoque. Jhabitais à Rivière-du-Loup.
Le mot Témiscouata dans la maison de mes parents évoquait
la misère, les bottes de caoutchouc, les camions de bois,
les flasques de gin De Kuyper et les cabanes en bardeaux dasphalte.
De Notre-Dame-du-Lac, un petit traversier
qui avait lair dune plate-forme permettait de joindre
Saint-Juste sur la rive opposée du lac Témiscouata
et de continuer ensuite vers Saint-Émile-dAuclair,
Lejeune et la région de Squatec. Nous avions traversé
par une belle journée ensoleillée. De lautre
côté, une fois passée léglise en
bois blanc, il ny avait aucune route asphaltée. Des
maisons simples jetées çà et là, et
quon voyait de très loin, indiquaient la direction
du prochain village. Nous avions photographié un moulin à
scie à Saint-Juste, mais lequel était-ce donc? Pourquoi
donc étions-nous si intimidés par les gens affables
auxquels nous tentions de soutirer quelque information ou quelque
anecdote? Nous pensions-nous si différents? Nous sentions-nous
si dépaysés?
Jai rencontré Patrick Coutu
en 1995. Sa mère est une Pettigrew de Saint-Juste; sa mère
à elle sappelait OLeary. Des descendantes des
colons irlandais, écossais, de la crise? Patrick mavait
montré ses photos: des paysages, des tableaux et des portraits,
des scènes de mémoire, des études de sculpteur,
des constructions vernaculaires. Il avait juste vingt ans. Il avait
passé tous ses étés à Saint-Juste dans
un chalet construit au bord du lac par son père, tout près
de la ferme Pettigrew. Je cherchais un endroit où je pourrais
aller tranquillement mettre en ordre mes piles de photos, allant
vers ce qui deviendrait mon film Tout embrasser. Le souvenir
de la plate-forme traversant le lac immense ne mavait jamais
quittée, ni la vision des chemins de terre se dressant à
la verticale devant nos yeux. Jai pu louer le chalet des parents
de Patrick pour deux semaines et jy suis arrivée un
dimanche de juillet 1997. Jy suis retournée quatre
années de suite, et des amis sont venus me voir, qui nétaient
jamais, de leur vie, venus au Témiscouata: Serge Murphy,
Charles Guilbert, Marie-Christine Simard.
Quand jétais petite, je croyais
que cétait lEau Renversée. Mais ce carrefour
sappelle en réalité Lots-Renversés, ainsi
nommé parce que les lotissements de terre pour la colonisation
y ont été délimités de façon
perpendiculaire à ceux de Saint-Juste. Lots-Renversés
fait partie de Saint-Juste, dont on évalue la population
à 677 habitants en tout. Où que lon veuille
aller à partir de Saint-Juste vers Auclair et Squatec,
vers Trois-Pistoles et Rimouski, ou vers Dégelis et Edmundston, on doit passer par Lots-Renversés, les Lots. Chaque
fois que jy passe, et même chaque fois que je tente
de raconter lexpérience dy passer, ma gorge se
serre et jai du mal à contenir mon émotion.
La beauté squelettique des maisons
de colonisation, le va-et-vient des machines forestières,
des tracteurs et des camions de bois, le relief ondoyant des nuages
dorage qui viennent de si loin à lhorizon quils
néclatent jamais à lendroit où
lon sy attend, tout cela compose le paysage. Mais ce
qui le hante, ce sont les récits enfouis. Ces vieux bonhommes
qui marchent le long du chemin sous laverse, ces mères
sortant du dépanneur avec leurs enfants, les garçons
à la pompe à essence sessuyant les mains à
un chiffon noirci, les adolescents réunis en petits groupes
à larrivée du traversier, les familles entassées
sur les hors-bord le dimanche ou les pères avec leurs fils
en chaloupe à rames le soir après souper, vivent une
vie pour nous opaque, bien quintéressante à
tout point de vue.
Tout ce que je ne serai jamais, que je ne
voudrai jamais être, qui en quelque sorte minterroge,
me nargue ou se fout de moi tout simplement, est réuni dans
ce pays anarchique et aride. Et ne se laisse pas connaître
ni prendre. Dailleurs, pourquoi devrait-il en être autrement? Par un double effet de déplacement, cest ici que
je ressens la déchirure dêtre un jour partie
de chez les miens, de mêtre déracinée,
même si ce nétait pas pour aller si loin. Et
davoir ainsi raté quelque chose. Mais quoi?
l'Eau Renversée
(extrait), Carte grise à Raymonde April, Dazibao 2002
Notes biographiques
RAYMONDE APRIL est née
en 1953 à Moncton, Nouveau-Brunswick, et a grandi à
Rivière-du-Loup, dans lEst du Québec. Elle vit
et travaille à Montréal, où elle enseigne la
photographie à lUniversité Concordia depuis
1985. À travers les thèmes récurrents de sa
pratique, elle explore dans ses derniers travaux les rapports de
limage photographique à limage filmique.
PATRICK COUTU est né
en 1975. Il a participé à de nombreuses expositions
collectives. Son travail se déploie sous plusieurs formes
: sculpture, photographie, intervention et dessin. Il travaille
à Montréal et passe ses étés à
Saint-Juste-du-Lac depuis toujours.
CHARLES GUILBERT est
né à Montréal en 1964 et a fait des études
universitaires en littérature. Il vit et travaille à
Montréal. Son parcours est éclaté. Il exploite
librement différentes formes artistiques. Dans des formes
dépouillées, il parle principalement du quotidien,
de la parole et des rapports entre les êtres.
SERGE MURPHY vit et travaille
à Montréal où il est né en 1953. Il
réalise des sculptures qui se déploient dans lespace
ainsi que des vidéos à la fois narratives et expérimentales
(en collaboration avec Charles Guilbert).
MARIE-CHRISTINE SIMARD
vit et travaille à Montréal où elle est née
en 1962. Elle détient une maîtrise en arts visuels
de lUniversité Concordia. Son travail le plus récent,
La traversée, a été présenté
à Toronto, Winnipeg, Saskatoon et Richmond dans le cadre
dune exposition intitulée Unexpected Encounters.
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